Avec ou sans habits?

Aux côtés de Murielle Scherre, curatrice invitée, le Musée de la Mode de Hasselt se penche sur la tension excitante entre le corps et le vêtement lors de sa nouvelle exposition DressUndress, visible à partir du 26 février 2022.

La crise du coronavirus souligne une fois de plus que la mode et la société restent indissociables. Après avoir été contraint de se cacher dans des vêtements d’intérieur confortables lors des confinements aux quatre coins du monde, le corps demande de nouveau à être vu. Les dernières semaines de la mode ont reflété cette envie de s’exhiber, avec de nombreux mannequins à peine vêtus défilant sur les podiums. Car la nudité est à nouveau permise ! Pourtant, ce fascinant va-et-vient entre le dissimuler et le dévoiler ne date pas d’aujourd’hui. Au contraire, il remonte à des temps fort reculés. Dans le cadre de sa prochaine exposition DressUndress, le Musée de la Mode de Hasselt jette un regard à la fois rétrospectif et anticipatif sur ce jeu passionnant. « Lors de cette exposition, le Musée de la Mode de Hasselt incite une fois de plus ses visiteurs à réfléchir aux enjeux de société présents et pertinents. Avec DressUndress, le musée entend souligner et contextualiser l’actuelle fixation sur le corps nu, aux côtés de Murielle Scherre, curatrice invitée. Quel est le rôle de la génération Z, de son enthousiasme pour le body positive, de son ouverture d’esprit face à la sexualité et à l’identité de genre ? Dans quelle mesure le regain d’intérêt pour la mode des années 90 et du début des années 2000 explique-t-il le besoin indéniable des stylistes actuels de dénuder le corps ? Qu’est-ce qui est acceptable aujourd’hui, mais qui ne l’était pas hier ? Et pourquoi ? », s’interroge l’échevine de la culture Derya Erdogan.

Les chevilles oui, la poitrine non ?
Karolien De Clippel, directrice du Musée de la Mode de Hasselt : « Cette fixation sur la nudité du corps n’a rien de nouveau. Cependant, les points de vue en la matière ont divergé dès le début. Si les anciens Grecs célébraient le corps, le christianisme et d’autres religions monothéistes l’associaient à la honte. Aucun domaine ne matérialise aussi bien le clivage entre le corps nu et le corps vêtu que celui de la mode. » Un seul regard sur l’histoire de la mode suffit à comprendre que la tension entre le dissimuler et le dévoiler est influencée par des normes et des valeurs liées à l’époque. A fortiori, c’est précisément dans cette tension que prennent forme les opinions sur la corporalité, la beauté, la sexualité, la décence, l’humilité ou le genre.

L’exposition DressUndress observe cette corporalité riche de sens depuis différentes perspectives, de la fin du dix-huitième siècle à aujourd’hui. Quels sont les rapports entre le corps et la mode ? Comment la mode est-elle instrumentalisée afin de dévoiler ou, au contraire, de dissimuler le corps ? Pourquoi cet aspect fluctue-t-il au fil du temps ? Et sous l’influence de quelles tendances ? Ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses questions auxquelles l’exposition DressUndress tente d’apporter une réponse.

Des créations signées Vivienne Westwood, Olivier Theyskens, Walter Van Beirendonck, Elsa Schiaparelli, Alexander McQueen, Raf Simons, Alaïa, Comme des Garçons, Ann Demeulemeester, Versace, Maison Margiela, Jean Paul Gaultier, etc. illustrent la façon dont les stylistes de ces dernières décennies jouent avec ce corps (nu), et comment le jeu du dissimuler et du dévoiler peut être manipulé ou modifié au moyen de vêtements.

De la minijupe à la naked dress
Dès le début de l’exposition, les fines robes empire parfois un rien transparentes prouvent que les normes et valeurs sont intrinsèquement liées à leur époque. À la fin du dix-neuvième siècle, le décolleté pouvait être exhibé sans la moindre gêne. En revanche, il était hors de question de dévoiler les chevilles. Il faudra attendre deux décennies avant que les jupes courtes des années folles ne les libèrent. À l’origine de cette émancipation, un sentiment de protestation ou de révolte comparable à celui des sixties, qui a vu la jupe twiggy dévoiler les genoux. Bien souvent, les célébrités ne tiennent pas trop compte de la morale dominante. Sur le tapis rouge, elles jouent avec les limites de la décence. Citons par exemple Madonna et ses robes signées Jean Paul Gaultier ou, plus récemment, les stars Rihanna et Kim Kardashian vêtues de naked dresses. L’effet trompe-l’œil de ces robes mariant le nude et la transparence revient également chez d’autres créateurs. Lors des dernières fashion weeks, les mannequins nous ont clairement prouvé que la nudité a fait son grand retour. Au programme, hauts de bikinis, crop tops, lingerie transparente, seins nus, tenues aux découpes suggestives et minijupes à peine couvrantes.

Ce qui semble acceptable dans la mode aujourd’hui ne l’était pas hier, et inversement. En 2021, les naked dresses choquent autant que les chevilles dénudées au dix-neuvième siècle. Les ados se rendent à l’école en crop top, mais sur les réseaux sociaux, les seins nus sont un interdit absolu immédiatement censuré à l’aide d’algorithmes adaptés. Si vous voulez nager en burkini, vous allez à l’encontre d’une pluie de critiques. Qu’ils dévoilent ou dissimulent, les vêtements suscitent des avis très divergents. Citons par exemple les reproches dont Billie Eilish a été la cible après avoir troqué son jean baggy contre un corset révélant sa poitrine. À quel moment est-il acceptable de dévoiler ou, au contraire, de dissimuler son corps ? DressUndress ouvre la controverse et oblige le visiteur à faire face à ses propres normes et valeurs.

Murielle Scherre et l’ode au corps véritable
Murielle Scherre, la femme qui se cache derrière la marque de lingerie durable La fille d’O, est curatrice invitée de l’exposition DressUndress. Pour cette créatrice, le corps humain n’est rien moins que l’alpha et l’oméga. Pourtant, Murielle Scherre ne craint pas le débat et monte au créneau pour défendre une approche inclusive du corps et condamner les canons de beauté stériles. Ses pièces soutiennent le corps véritable dans toute sa diversité, avec ses rides, sa cellulite, ses taches de rousseur... Pourtant, comme Murielle a pu le constater elle-même, ce corps non fardé est soumis à la censure sur les réseaux sociaux et dans la vraie vie. Pour la styliste, ces expériences sont un encouragement permanent à repousser ses limites créatives et à mettre le doigt sur des mécanismes de contrôle et de tromperie dans le monde de la mode. Dans l’audioguide de l’exposition, Murielle Scherre partagera son point de vue avec le visiteur et l’incitera ainsi à réfléchir de manière critique au jeu rarement innocent du dissimuler et du dévoiler.

Murielle Scherre : « C’est un véritable luxe que de prendre le temps de réfléchir à notre façon de nous habiller, de nous montrer et de nous dissimuler, de nous transformer et de nous embellir. Ce que nous choisissons de porter contribue à notre image. Cet alter ego nous rapproche-t-il de notre véritable nature ou, au contraire, s’agit-il d’un masque efficace derrière lequel nous tentons de nous cacher ? »

Le Musée de la Mode de Hasselt se voit doter d’un éclairage durable dès janvier 2022
L’exposition DressUndress ouvrira ses portes le 26 février. En janvier, le musée prévoit de se doter d’un tout nouvel éclairage. « Sur la base d’une étude d’éclairage, l’équipement actuel sera remplacé par une toute nouvelle installation durable. Le Musée de la Mode de Hasselt entend ainsi faire un pas de géant dans la réduction de sa consommation énergétique. Ce projet s’inscrit dans le cadre de l’approche globale de la ville de Hasselt visant à pérenniser tous ses bâtiments. Les possibilités techniques de ce nouvel éclairage LED permettent par ailleurs d’améliorer considérablement l’expérience du visiteur », précise Karolien De Clippel, directrice. Durant les premières semaines de février, nous installerons l’exposition, et à partir du 26 février, nous accueillerons tous les visiteurs désireux de découvrir le jeu excitant entre le dissimuler et le dévoiler dans DressUndress.

Curatrice invitee Murielle Scherre

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